Vincent Lambert le prisonnier

Le Monde
Francois Beguin et Laetitia Clavreul

L’Hópital Sébastopol de Reims, la chambre de Vincent Lambert est désormais fermée à clé. Une caméra sur-veille les allées et venues, les visiteurs doivent décliner leur identité. On cherche à le protéger des journalistes, d’un geste fatal, d’une occupation des lieux… La France entière parle de lui, ses proches et des médecins parlent pour lui. Vincent Lambert, lui, ne peut s’exprimer. Le son de sa voix, on ne l’entend plus que sur la boite vocale du portable qu’utilise sa femme, qui n’a sans doute pas eu la force de l’effacer. Otage de son corps, le jeune tétraplégique en état de conscience minimale l’est aussi d’un mélodrame familial aux airs de tragédie grecque. Et se retrouve pris au piè-ge d’injonctions contradictoires, à la croisée de la médecine, de la justice et de la politique. « Comment en est-on arrivé là? Pour-quoi en est-on arrivé là?», s’interroge aujourd’hui sa mere, Viviane Lambert. Comme, forcément, face à elle, l’épouse de Vincent, Rachel, et six sur huit de ses frères, demi-frères, soeurs et demi-soeurs, ranges à l’avis des médecins qui estiment que le patient est dans une situation d’« obstiAutour du cas de Vincent Lambert se joue un drame familial. Le jeune tétraplégique en état de conscience minimale est pris en tenailles entre ceux qui veulent le « laisser partir» et ceux qui veulent lui « sauver la vie » nation déraisonnable». De ce fait, ils ont décidé d’interrompre sa nutrition et son hydratation artificielles, et ainsi de le laisser mourir. Pour la deuxième fois en moins d’un an, le 16janvier, la justice administrative, saisie par ses parents, vientde leurdonnertort. Un recours pour-rait étre déposé dans les prochains jours devant le Conseil d’Etat. Sa vie a basculé le 29 septembre 2008, dans un accident de voiture, alors qu’il se rendaitautravail. Victime d’un traumatisme crànien, l’infirmier psychiatrique de 32ans, père d’une petite fille depuis quel-ques semaines, tombe dans le coma. Quand on l’en sort, il enroule ses bras, signe d’une souffrance neurologique. Dans les années qui suivent, tout est tenté pour l’aiderà réagir. En 2011, le Coma Science Group, à Liége, en Belgique, un site mondialement reconnu sur le sujet, confirme le diagnostic d’état pauci-relationnel, une «conscience minimale plus ». A la famille, on explique qu’ il ne faut pas vraiment s’attendre à une amélioration. «Son état est consolidé», dans le jargon médical. En dépit de 8o séances d’orthophonie, il va se révéler impossible d’établir un code de communication avec ce beau jeune homme brun, discret, qui ne faisait jamais rien à moitié. Lui, qui, selon son frère Joseph, était « un bon vivant, parfois excessif, toujours partant pour faire plein de choses ». «Ilavaitun humourtrès noir, voire trash », complète son neveu Francois qui, lui aussi, soutient la décision des médecins. L’« écorché vif en quéte de liberté » qu’il décrit, vit aujourd’hui alité. Son corps est immobile, raide, relié à une sonde gastrique. Depuis plusieurs mois, il ne tient plus dans un fauteuil. Il alterne des périodes de veille et de sommeil, bouge les yeux et per-coit la douleur, mais nul ne peut affirmer s’il comprend ce qu’on lui dit ou s’il pense. Son état permet une certaine interaction avec l’environnement. Il lui arrive de sourire ou de pleurer, mais il est impossible de dire s’il s’agit de larmes de chagrin ou de joie, ou bien d’une réaction neuro-dégénérative sans lien avec un sentiment. C’est ce doute qui va laisser place à toutes les interprétations sur son état et, de là, à tous les déchirements. Vincent Lambert n’ayant pas laissé de directives anticipées,ni désigné de personne de confiance, dont l’avis aurait alors compté plus qu’un autre, sa volonté aussi fait débat. Sa femme et des frères et sceurs, que les médecins ont entendu, affirment que Vincent Lambert avait dit ne pas vouloir vivre en état de dépendance, et qu’il ne partageait pas les valeurs de ses parents. Pour ces der-niers au contraire, il a montré « une farouchevolontédevivre », en restantenvie mal-gré un arrét d’alimentation de 31 jours au printemps 2013—une survie qui peut aussi s’expliquer par le fait qu’il a alors conti-nué d’être un peu hydraté. Face à face, surtout, il y a deux femmes. L’une dit vouloir le laisser partir, l’autre lui sauver la vie, chacune «par amour». «fe représente sa première famille, celle qu’il a créée, celle qu’il a choisie », a estimé sa femme, dans un entretien au Monde, en mai 2013. « Si Rachel a épousé Vincent, c’est quand méme parce que je l’ai porté avant », rétorque Viviane Lambert. « Si elle décidait de refaire sa vie, je comprendrais », assurait-elled’ailleurs dans Le Nou *** veau Détective le 29 mai. Son avocat, M’ Triomphe, se montre encore plus violent, évoquant la possibilité quelle a de divorcer. Après une enfance passée à Chàteauroux puis à Rethel, dans les Ardennes, Vincent Lambert est envoyé en pension vers rage de 12ans à Saint-Joseph-des-Carmes, un établissement catholique hors contrat, près de Carcassonne. Une fratrie de neuf enfants, issus de trois lits. De lourds et douloureux secretsà porter. Un père médecingynécologue, opposant actif dans la deuxième moitié des années 1970 à la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. Une mere proche de la Fraternité Saint-Pie-X, un mouvement catholique intégriste. Voila le tableau. « Vincent n’étaitpas très bien dans sa peau avant son accident, dit son frère Joseph. ll semblait rongé de I’intérieur parses vieux démons. » Méme si Viviane Lambert s’en défend catégoriquement, son combat mené avec une sceur et un demi-frère de Vincent pour sauver son fils de la «mort» —d’un « assassinat », affirme méme son avocatprend de fait une tournure politique et religieuse, que pointent ses propres autres enfants. C’est sur des sites radicaux proches de la mouvance intégriste (Riposte catholique, Salon beige), ou sur le blog pro-life de Jeanne Smits, journaliste à Présent, que sont publiées en premier les informations concernant Vincent Lambert. Et c’est M’ Jéróme Triomphe —par ailleurs défenseur du mouvement intégriste Civitas— qui, au mois de mai 2013, évoque le premier publiquement Vincent Lambert, sur Radio Courtoisie. Il y raconte le retour dans la chambre de l’h•pital aprèsavoirobtenuau tribunal administratif sa réalimentation. «al a reconnu ses parents, on a le sentiment qu’il nous a dit merci », dit-il, ajoutant: «/’étais habité, je ne pense pas avoir plaidé seul, le ciel était avec nous. » En face, une fois la stupéfaction passée de la mise sur la place publique de l’intimité d’un homme, on rappelle que le patient n’a sans doute pas souri, mais fait son rictus régulier, auquel aucun sens ne peut étre donné. «/e n’avais jamais vu Vincent autant apaisé que pendant l’arrét des soins », dira l’épouse, sortant de son silence, quelques jours plus tard dans Le Monde. La médiatisation a choqué épouse et frères et sceurs, et particulièrement la mise en scene d’une photo transmise à la presse, où l’on voit Vincent Lambert sur son lit d’h•pital, et une femme lui présenter le tableau d’un oiseau. Comme si une interaction était possible. M’ Triomphe symbolise un autre conflit, celui entre deux hommes. Imposant, jamais avare de formules—à l’audience au tribunal de Chalons-en-Champagne, le 15 janvier, il a clamé son émotion d’être le premier avocat, depuis 1981, à devoir «plaider pour un condamné à mort»—, l’avocat dit se battre pour « un handicapé », et non un malade. Un patient «autonome» hormis l’alimentation, méme. En face, le docteur Eric Kariger, chef de service au CI IU de Reims, à l’origine de la décision d’arrét des traitements. Son pro-fil surprend: vice-président du conseil général de la Marne, il s’est mis en congé du Parti chrétien-démocrate, la formation politique de Christine Boutin, «pour ne pas exposerinutilementle mouvement». Il se dit « catholique pratiquant» et hostile à l’euthanasie. «/esuis un libéral social-chrétien, souligne-t-il. On peut respecter la vie mais pas à n’importe quel prix. » I1 a beau répéter qu’il se voit comme « l’avocat » de Vincent Lambert, il a fini par cristalliser les critiques des parents et de leurs avocats, par sa facilité à s’exprimer dans les médias et sa rfétermination à ne pas laisser son patient partir dans un autre établissement: « Mon devoir moral, à part si une decision est imposée, est de continuerà accompagner Vincent», livraitil en mai. « Kariger se comporte com me le propriétaire de Vincent Lambert, qui est en réalité pris en otage par ce médecin qui refuse d’en làcherla charge », écrit JérómeTriomphe, dans sa requéte en référé-liberté du 13janvier. Pour lui et les parents de Vincent Lambert, la vie de celui-ci est « en danger» à l’hópitalde Reims. Le tribunal leura cependant donné tort sur ce point. Le jeune homme, lui, ne peut dire ce qu’il souhaiterait. a/’ai l’impression qu'[ilj est otage d’un mouvement pour la vie coil -te que coil te dans le cadre des futures discussionspolitiques. Mais c’est un homme dont il s’agit! », a réagi sa femme, le 16 janvier. La mécanique est en effet enclenchée : alors que le président de la République a promis une nouvelle loi sur la fin de vie, ceux qui estiment que celle qui est en vigueur va déjà trop loin, viennent de s’in-viter dans le débat. Grace au cas Vincent Lambert. Età son corps défendant.